Chronique Littérature 05 janvier 2026 · 3 min de lecture

Dispersés de Inaam Kachachi

L’exil n’est pas un concept abstrait. Il a des visages, des âges, des professions, des renoncements. Dans Dispersés, Inaam Kachachi donne chair à cette réalité en racontant l’Irak depuis celles et ceux qui ont dû le quitter.

Auteur · 05 janvier 2026
Image fournie par l’auteur

Avec Dispersés, Inaam Kachachi signe un roman d’une grande force, profondément humain, traversé par l’exil, la perte et la dignité. Traduit de l’arabe et publié aux Éditions Gallimard, ce texte raconte l’histoire des chrétiens d’Irak, contraints de quitter leur terre natale et de se disperser aux quatre coins du monde.

Née en 1952 à Bagdad, Inaam Kachachi est écrivaine, journaliste et correspondante de presse pour plusieurs journaux arabes. Cette double identité irrigue tout le roman. On y retrouve la précision de la journaliste et la sensibilité de la romancière, cette capacité à inscrire l’intime dans le politique, le destin individuel dans le fracas de l’Histoire. Dispersés, son deuxième roman, est pour moi un véritable coup de cœur.

Au centre du récit se tient Wardiya, brillante gynécologue irakienne. Une femme respectée, admirée, dont la profession hautement valorisée dans un pays marqué par le manque de soins et les conflits successifs, lui confère une autorité morale autant qu’un statut social. À travers elle, Inaam Kachachi rend hommage à ces femmes qui ont œuvré, souvent dans l’ombre, pour améliorer la condition des autres, et notamment celle des femmes, dans une société bouleversée par la guerre.

Wardiya est aussi une mère. Trois enfants, trois trajectoires, et donc trois formes d’exil : Hinda installée au Canada, Yasmine à Dubaï, Barraq en mission humanitaire à Haïti. Une famille éclatée, géographiquement et émotionnellement, à l’image de tout un peuple dispersé. Chacun vit ailleurs, chacun tente de reconstruire quelque chose, mais le lien avec l’Irak demeure, douloureux et indéfectible.

Ce qui m’a marquée, c’est la manière dont le roman aborde le départ tardif de Wardiya. À 80 ans, elle quitte à son tour son pays natal, à contrecœur. Un départ qui n’a rien d’une fuite héroïque ou romantique. Il est empreint de fatigue, de résignation, de chagrin. Quitter son pays à cet âge-là, ce n’est pas chercher une nouvelle vie, c’est accepter de perdre celle que l’on a toujours connue.

L'auteurice excelle à raconter ce que signifie concrètement l’exil. Elle évoque notamment l’importance du passeport en Irak, ce sésame fragile qui conditionne la possibilité même de partir, de survivre, d’exister ailleurs. À travers ces pages, j’ai ressenti avec acuité la violence administrative et symbolique que subissent celles et ceux pour qui franchir une frontière n’est jamais un droit, mais un combat. Et, en creux, la chance immense que nous avons de ne pas vivre cette réalité.

Dispersés est un roman poignant, mais jamais misérabiliste. Il ne cherche pas à provoquer l’émotion à tout prix; elle s’impose d’elle-même, par la justesse du ton, la sobriété de l’écriture, la profondeur des personnages. C’est un récit nécessaire, parce qu’il redonne une voix à ces vies brisées par les guerres, les persécutions, l’instabilité politique, et trop souvent reléguées à des chiffres ou à des faits divers.

En refermant ce livre, je n’ai pas seulement pensé à Wardiya et à sa famille. J’ai pensé à toutes ces existences dispersées, à ces racines arrachées, à ces mémoires qui continuent de vivre malgré l’exil. Dispersés est un roman de transmission, de résistance et de dignité.

Un livre que je recommande avec force.
Un livre à lire. Absolument.

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