Chronique Littérature 11 mars 2026 · 3 min de lecture

Hamnet de Maggie O'Farrell

Dans Hamnet, Maggie O'Farrell s’intéresse à un épisode intime de la vie de William Shakespeare : la perte de son fils. En mettant au premier plan la figure de son épouse et la vie familiale restée dans l’ombre du dramaturge, le roman explore avec sensibilité la construction d’un foyer et l’épreuve du deuil.

Auteur · 11 mars 2026
Image fournie par l’auteur
"Et c'est alors qu'Agnès comprend une chose : elle peut tout supporter, mais pas la souffrance de son enfant. La séparation, la maladie, les coups, la naissance, le manque de sommeil, , la faim, l'injustice, le rejet des autres. Agnès peut tout endurer, mais pas cela : pas son enfant fixant du regard son jumeau décédé. Pas son enfant pleurant la mort de son frère. Pas son enfant accablé de chagrin."

On ne présente plus William Shakespeare. Dramaturge et poète majeur de la Renaissance anglaise, il est l’auteur de certaines des pièces les plus célèbres de l’histoire du théâtre. Son œuvre, toujours jouée et étudiée à travers le monde, constitue l’un des piliers de la littérature occidentale et un élément central de l’identité culturelle anglaise.
Avec Hamnet, l’autrice Maggie O'Farrell choisit pourtant de déplacer le regard. Plutôt que de s’intéresser au dramaturge célébré par la postérité, elle se concentre sur un événement intime et traumatique de sa vie : la mort de son fils Hamnet. À travers ce drame, le roman explore la manière dont un couple affronte – ou ne parvient pas à affronter – le deuil, et comment une famille peut se retrouver profondément bouleversée par la perte d’un enfant.
La structure narrative repose sur une alternance entre deux temporalités : d’un côté la rencontre entre Shakespeare et sa future épouse, la construction progressive de leur foyer ; de l’autre la maladie de l’enfant, qui vient faire voler en éclats cet équilibre. Ce jeu de temporalités met en relief la fragilité du bonheur familial face à la brutalité du destin.
Les deux premiers chapitres peuvent toutefois dérouter. L’autrice adopte un parti pris de distanciation très marqué : les personnages ne sont pas nommés. Le lecteur rencontre « l’enfant », « le précepteur », « le mari »… Cette absence de noms crée une certaine distance avec eux. Par la suite, les personnages finissent par être identifiés, ce qui donne le sentiment que le récit se rapproche progressivement d’eux, comme si le regard se resserrait peu à peu sur leur intimité. Une exception demeure : Shakespeare lui-même n’est jamais nommé. Il reste tout au long du roman « le mari », « le père » ou « le précepteur ». Ce choix intrigue : est-ce une manière de décentrer le récit, de rappeler que l’histoire ne porte pas sur le dramaturge célèbre, mais sur ceux qui vivent autour de lui ?
Car le véritable personnage central est son épouse, une figure fascinante. Presque perçue comme une sorcière par son entourage, elle vit en communion avec la nature, soigne les gens avec des plantes et semble capable de lire en eux, de percevoir leurs aspirations ou leur avenir. Entièrement tournée vers sa famille, elle apparaît comme une mère profondément instinctive, presque une mère-louve, prête à tout pour protéger les siens — même si cela implique parfois de les laisser s’éloigner.
Le roman restitue avec une grande sensibilité la détresse d’une mère déterminée à défier le destin, et son désarroi lorsqu’elle comprend qu’elle ne peut rien contre lui. Il montre également combien le deuil peut toucher différemment chaque membre d’une famille, créant entre eux un sentiment de cloisonnement et d’isolement.
Au final, Hamnet est un récit à la fois beau et douloureux, qui évoque avec beaucoup de délicatesse et d’humanité l’une des expériences les plus bouleversantes qui soient : la perte d’un enfant.

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