Tout commence par une énigme picturale. Un portrait de femme, peint par Gustav Klimt, a été profondément modifié par l’artiste lui-même, effaçant une première figure pour en faire surgir une autre. Ce geste, rarissime dans son œuvre, ouvre une brèche dans laquelle le roman s’engouffre : qui était cette jeune femme, et pourquoi fallait-il la transformer ?
— En réalité, Maître, je suis venu vous faire une demande très particulière, celle de me rendre la jeune fille dont j’ai été amoureux. Je voudrais que vous la changiez.
Klimt le regarda, incrédule.
— Désolé, jeune homme, je ne repeins pas mes toiles.
À partir de cette question, Camille de Peretti construit un récit polyphonique. Dans la Vienne du début du siècle, une jeune femme issue des classes populaires tente de se frayer un chemin dans un monde qui ne lui laisse que peu de choix. Son existence, faite de labeur, de renoncements et d’amour maternel, s’inscrit à la marge de la grande Histoire, mais en constitue pourtant l’un des fondements les plus sensibles.
Le roman se déplace ensuite vers les États-Unis, dans une Amérique en pleine mutation. Un jeune homme sans attaches, attentif et ambitieux, y découvre les mécanismes de la réussite autant que la brutalité de ses revers. À travers lui, le texte explore la violence sociale de l’entre-deux-guerres, mais aussi la capacité de certains individus à se réinventer malgré l’effondrement des certitudes.
Enfin, le récit rejoint la fin du siècle et s’attarde sur une femme marquée par une vie de ruptures et de silences. Mère à son tour, elle tente de rompre la chaîne des blessures et de transmettre autre chose que ce qu’elle a reçu. Cette dernière trajectoire agit comme une clé de lecture, révélant progressivement les liens invisibles qui unissent ces vies apparemment disjointes.
Le tableau de Klimt traverse ces histoires comme un fil secret. Il change de mains, disparaît, ressurgit, chargé à chaque fois d’un poids symbolique différent. Il devient le lieu où se concentrent les questions centrales du roman : la transmission, l’effacement, la mémoire et la manière dont les femmes, souvent, ont été regardées sans être véritablement reconnues.
Sans jamais céder à l’effet de démonstration, L’Inconnue du portrait déploie une écriture ample et maîtrisée, qui fait de la fiction un espace de réparation. En redonnant une histoire à une figure anonymisée par le temps, Camille de Peretti rappelle que la littérature peut, parfois, rendre visibles celles que l’Histoire a laissées hors champ.
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