Chronique Littérature 29 janvier 2026 · 3 min de lecture

La révolte des animaux, de Nikolaï Kostomarov

Fable politique méconnue du XIXᵉ siècle, La révolte des animaux de Nikolaï Kostomarov interroge, sous couvert d’une insurrection animale, les mécanismes éternels du pouvoir, de la manipulation et de l’illusion de la liberté.

Auteur · 29 janvier 2026
Image fournie par l’auteur

Historien russe majeur de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, Nikolaï Kostomarov (1817-1885) est souvent surnommé le « Michelet russe » pour son attention portée aux peuples, aux mouvements collectifs et à l’histoire vécue « par le bas ». Spécialiste du passé slave et ukrainien, il s’est intéressé toute sa vie aux dynamiques de pouvoir, aux révoltes populaires et aux idéologies révolutionnaires.
La révolte des animaux est un texte singulier dans son œuvre. Retrouvé parmi ses papiers environ trente ans après sa mort, le manuscrit est publié pour la première fois en 1917, en pleine effervescence révolutionnaire russe. Il faudra pourtant attendre 1991 pour que le récit soit traduit et véritablement diffusé hors de Russie.
Le texte prend la forme d’une lettre écrite par un fermier, qui relate un événement aussi inattendu qu’inquiétant : la révolte de ses animaux. Tout commence avec les bovins, bientôt rejoints par l’ensemble de la ferme, réclamant leur liberté et la fin de leur asservissement. Derrière cette fable animalière se dessine une inspiration politique très nette : Kostomarov fait écho au mouvement révolutionnaire La Volonté du Peuple, responsable de plusieurs attentats contre le tsar Alexandre II, assassiné en 1881.
Le parallèle avec La Ferme des animaux de George Orwell est frappant, bien que ce dernier n’ait, a priori, jamais eu connaissance de ce texte écrit près de soixante ans plus tôt, vers 1880.
La force du récit réside dans sa modernité saisissante. Kostomarov interroge l’asservissement, l’aspiration à la liberté, mais aussi la capacité – ou l’incapacité – à vivre sans chaînes. Il montre comment les discours politiques façonnent les foules : leaders charismatiques galvanisant les animaux, harangues humaines cherchant à restaurer l’ordre ancien, manipulation et retournement des idéaux.
Le personnage d’Omelko, ouvrier agricole capable de comprendre le langage des bêtes, cristallise cette ambiguïté. Intermédiaire entre les camps, il aime sincèrement les animaux mais n’hésite pas à les trahir pour « rétablir l’ordre ». Son rôle, volontairement flou, rappelle que la loyauté à l’autorité l’emporte souvent sur les convictions personnelles.
Si la cause animale n’est sans doute pas le cœur du propos, Kostomarov en parle pourtant avec une justesse troublante : les discours du taureau, de l’étalon ou le constat amer des oies dénoncent clairement les dérives de l’exploitation. Le tout s’inscrit dans un pessimisme profond : la liberté apparaît fragile, décevante, peut-être vouée à l’échec, dans un cycle où le pouvoir se réinvente sans cesse face à des révoltes toujours renaissantes.
Court, percutant et dérangeant, La révolte des animaux est un texte coup de poing qui résonne fortement avec notre monde contemporain et invite à une réflexion lucide sur le pouvoir, la liberté et leurs illusions.

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