Ouvrir ce livre, c’est se plonger dans l’histoire d’une collection éditoriale devenue légendaire : la Série noire, fondée en 1945 par Marcel Duhamel au sein des Éditions Gallimard. Dès ses débuts, elle bouscule les codes du roman policier français en imposant le roman noir américain : un univers plus âpre, plus nerveux, où la violence sociale et morale l’emporte sur la mécanique rassurante de l’énigme.
Face à elle, la collection Le Masque, créée en 1927, incarne une autre tradition : celle du « whodunit », de l’intrigue à tiroirs, du mystère savamment construit. Deux lignes éditoriales, deux imaginaires. À la sophistication du puzzle criminel répond, dans la Série noire, une écriture plus brute, plus sombre, volontiers cynique.
C’est précisément cette image « viriliste » que le livre interroge. Car derrière la façade rugueuse de la collection se dessine une réalité bien plus nuancée. L’ouvrage met en lumière celles que l’histoire littéraire a souvent laissées dans l’ombre : agentes littéraires, traductrices, correctrices, collaboratrices éditoriales. Des femmes dont le travail discret mais décisif a contribué à façonner l’identité, la tonalité et l’exigence de la Série noire.
Dans un second temps, l’essai s’attarde sur plusieurs autrices – principalement américaines – publiées dans la collection. Les éléments biographiques dialoguent avec la présentation de leurs œuvres. On y découvre des romans qui dépassent largement le cadre du simple polar : de véritables romans noirs, portés par une attention fine à la psychologie des personnages et par une acuité remarquable dans l’observation sociale. Aliénation, relations d’emprise, dépendances, fragilités économiques et affectives : ces textes explorent les failles humaines autant qu’ils radiographient leur époque.
Accessible sans être simpliste, l’ouvrage ne se limite pas à une réflexion sur la place des femmes dans une collection éditoriale. Il esquisse également un tableau vivant du monde intellectuel et artistique de l’après-guerre, révélant les dynamiques, les réseaux et les invisibilités qui ont traversé ce milieu.
Un livre éclairant, à la fois documenté et sensible, qui rend justice à ces femmes essentielles et pourtant trop souvent oubliées.
Les femmes de la Série Noire, de Natacha Levet et Benoît Tadié
Et si la Série noire n’était pas seulement une affaire d’hommes ? En déconstruisant les mythes et les images toutes faites, ce livre révèle le rôle déterminant de nombreuses femmes dans l’aventure éditoriale.
Auteur · 20 février 2026
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