Dès les premières pages, le lecteur comprend qu’il devra avancer à pas lents, avec prudence. Car Triste tigre est un récit de l’inceste, mais surtout une réflexion sur ce que signifie raconter la violence sans la spectaculariser, l’expliquer sans l’excuser, la nommer sans la réduire. Sinno ne cherche jamais l’effet. Elle écrit contre le pathos, contre le sensationnel, contre les attentes mêmes que l’on projette sur ce type de récit. Et c’est précisément là que réside la force du livre.
Le texte se construit par fragments, retours, détours, pensées en cours de formation. La narration refuse la linéarité comme on refuserait une fausse évidence. Car la mémoire traumatique n’obéit pas à l’ordre, et l’autrice en fait une poétique : une langue claire, presque clinique parfois, mais traversée d’éclats de lucidité bouleversants. Chaque phrase semble pesée, tenue à distance de l’emphase, comme si l’écriture elle-même se méfiait de sa propre puissance.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Sinno déplace le regard. Le centre du récit n’est pas tant l’agresseur que le monde autour : la famille, la société, la littérature elle-même. Elle interroge les récits existants, les silences, les mythes, les livres que l’on donne à lire aux victimes — et ceux qu’on ne leur donne pas. Triste tigre devient alors un essai intime sur la façon dont les histoires façonnent notre compréhension du réel, et parfois notre incapacité à le voir.
Il faut du courage pour écrire un tel livre, mais plus encore pour le faire avec cette rigueur morale. Jamais Sinno ne revendique une posture héroïque. Elle écrit depuis un lieu instable, vulnérable, mais intellectuellement d’une grande exigence. Elle ne demande ni pardon ni compassion. Elle propose autre chose, de plus rare : une pensée en acte.
Lire Triste tigre, c’est accepter d’être déplacé. C’est refermer le livre avec le sentiment que quelque chose a été dit, non pas une vérité définitive, mais une parole juste, nécessaire, irréductible. Une parole qui ne cherche pas à apaiser, mais à éclairer. Et qui rappelle, avec une force tranquille, que la littérature peut encore être un lieu de résistance.
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